Une Châteauguoise gagne le Prix littéraire du Gouverneur général

Par Valérie Gagnon
Une Châteauguoise gagne le Prix littéraire du Gouverneur général
Anne-Marie Voisard. (Photo : Gracieseté)

La Châteauguoise Anne-Marie Voisard a reçu le prix littéraire du Gouverneur général 2019 dans la catégorie essai pour son livre Le droit du plus fort; nos dommages, leurs intérêts. Entrevue.

Q Comment recevez-vous ce prix? Est-ce la première fois que vous êtes lauréate?

R Le droit du plus fort est mon premier essai. Il s’agit aussi du premier livre des Éditions Écosociété à remporter un Prix littéraire du Gouverneur général. Je me sens choyée de voir le fruit d’années de travail et d’engagement ainsi récompensé, et je suis particulièrement reconnaissante envers le jury, dont j’estime qu’il a fait preuve d’audace en couronnant pour ce prix prestigieux un livre d’une telle portée critique. Un livre animé par le désir de contribuer à mettre en crise nos représentations du droit, dans ce qui jusque-là était considéré comme allant de soi, comme respectable, comme raisonnable. Un livre animé, surtout, d’un réel souci de défendre une inconditionnelle exigence de justice. Ce livre a exigé beaucoup de courage, non seulement de la part de son autrice, mais également de la part de son éditeur, tous deux à la fois échaudés par cinq années de poursuites judiciaires et liés par des ententes hors cour confidentielles. Aujourd’hui récompensé, j’ose croire de cet essai qu’il constitue, tant par son propos que par son existence même, un vibrant plaidoyer en faveur de la liberté de parole et de la liberté d’éditer.

Q Pourquoi avoir écrit ce livre? Pourquoi vous vous intéressez à la répression judiciaire de la liberté d’expression?

R Ce livre est né d’une expérience vécue. Celle de mon incursion radicale dans les coulisses et l’univers oppressant du droit, à la faveur de mes années d’engagement aux Éditions Écosociété comme Responsable des affaires juridiques. Cinq années durant, les poursuites intentées par deux multinationales de l’or pour 11 M$ (2008-2013) nous ont plongés dans les affres de la procédure judiciaire. Elles ont aussi scellé le sort d’un livre au destin remarquable et houleux, retiré du marché au terme d’une longue lutte citoyenne dans le cadre d’un règlement hors cour.

Le droit du plus fort jette donc un regard inédit sur les coulisses de la machinerie judiciaire, sur la cruauté et l’absurdité de l’industrie du droit. Il s’agit aussi d’un essai sur le pouvoir de la parole littéraire, sur la parole qui dérange autant que la vérité qui dérange. Mêlant récit littéraire et analyse théorique, il démontre que le droit est aujourd’hui plus que jamais le terrain privilégié, le langage de prédilection et l’arme principale d’acteurs puissants pour faire valoir leurs intérêts privés au détriment de l’intérêt général et de la démocratie.

Q Qu’est-ce qui est le plus difficile à comprendre en droit?

R On voudrait nous donner à croire que les questions de droit sont des enjeux hautement techniques et spécialisés sur lesquels seuls les juristes auraient la légitimité de se prononcer. Or la question de la justice est un enjeu démocratique, dont il n’est pas vrai que le droit a le monopole.

Aujourd’hui, la très grande majorité des citoyens ordinaires n’ont pas accès à la justice, alors même qu’ils la financent via leurs impôts.

Les acteurs fortunés, à l’inverse, ont tout le loisir de mobiliser la procédure pour faire valoir leurs intérêts, privatiser les débats publics et réprimer la participation citoyenne.

Il est temps de se préoccuper que des journalistes, des chercheurs, des ONG, des lanceurs d’alerte, des citoyennes et des citoyens soient intimidés, menacés ou inquiétés par la justice pour avoir soulevé des questions d’intérêt public, critiqué des entreprises, alerté de dangers, d’injustices, ou de malversations.

Au Québec, certaines municipalités elles-mêmes sont réduites à devoir faire appel au soutien et à la générosité de la population pour échapper à la faillite. Pour avoir voulu interdire les travaux d’exploration à proximité de ses sources d’eau potable, Ristigouche-Sud-Est fut poursuivie pour 1,5 M$ par la pétrolière Gastem. Aujourd’hui, c’est au tour d’une petite municipalité des Laurentides de 2800 âmes, Grenville-sur-la-Rouge, de faire face aux insatiables appétits et aux méthodes brutales de la minière Canada Carbon, qui lui réclame 96 millions de dollars pour avoir voulu subordonner le droit privé de faire des profits à celui de protéger leur eau potable et leur territoire.

Quant à la classe politique, elle est souvent elle-même imprégnée de cette culture antidémocratique. Dans certaines municipalités du Québec, par exemple, rien ne semble plus naturel à certains élus que de faire taire les critiques des citoyens ou des opposants politiques à coups de mises en demeure et de poursuites.

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