Dur combat pour sauver les frênes

Par Patricia Blackburn
Dur combat pour sauver les frênes
Guy Primeau, arboriculteur et Armande Roy, technicienne chez Service d’arbres Primeau. (Photo : Patricia Blackburn)

Près du manoir d’Youville à Châteauguay, l’arboriculteur Guy Primeau injecte un biopesticide à l’un des vastes frênes trônant sur l’île Saint-Bernard. Ces grands arbres centenaires sont parmi les privilégiés qui sont traités pour résister au «tsunami» causé par un petit insecte nommé l’agrile du frêne.

L’arrivée de ce coléoptère venu d’Asie, probablement lors de transport de marchandises, est responsable de ce que les arboriculteurs qualifient de véritable «catastrophe» à l’est du Canada, où le frêne constitue l’un des arbres emblématiques. «C’est plus fort que les villes, plus fort que les gouvernements», confie Guy Primeau.

«C’est un désastre, c’est une bataille qu’on ne pourra pas gagner.» -Jacques Leboeuf, arboriste consultant.

Dès les premiers signes de propagation de l’insecte dans la province, vers 2008, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) a avisé les municipalités des mesures à prendre pour circonscrire le mieux possible l’infestation. «Des villes ont tout essayé, comme certains arrondissements de Montréal, en isolant les secteurs infectés, en traitant les arbres, mais la propagation est trop rapide et le contrôle de tous les frênes sur les terrains privés est beaucoup trop complexe et coûteux», déplore l’arboriculteur. Selon lui, l’autre facteur de propagation est le transport de bois de chauffage infecté.

Trop fort

L’agrile, qui a des prédateurs en Asie, a le jeu libre en Amérique du Nord, où il n’en a encore aucun. «Comme il s’attaque uniquement aux frênes, qui ont été plantés en très grande quantité dans nos quartiers à une certaine époque, c’est un gros problème, indique Marc Grégoire, expert-conseil en foresterie urbaine.

Guy Primeau, arboriculteur et Marc Grégoire, consultant et expert-conseil en foresterie urbaine.

L’autre grande difficulté est la rapidité de prolifération de l’insecte, qui se niche entre l’écorce et la première couche de bois de l’arbre. Ce sont des insectes paresseux qui restent là jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à manger. La femelle peut pondre entre 250 et 300 oeufs. La prolifération est ensuite exponentielle. Quand ils ont fini avec un arbre, ils vont sur celui d’à côté.  Et l’arbre, lui, est pris là, il ne peut pas se sauver.»

«Un arbre infecté devient une véritable poudrière». -Marc Grégoire, expert-conseil en foresterie urbaine.

Tous les types de frênes sont vulnérables, bien que le frêne noir soit souvent choisi en dernier par l’insecte. «S’ils ne sont pas traités, ils vont tous finir par y passer», estime le spécialiste.

Traitement coûteux

Le seul traitement disponible actuellement au pays est un biopesticide appelé TreeAzin, fabriqué à partir d’huile de neem (un autre arbre). Pour fonctionner, le traitement doit être fait correctement, à l’intérieur d’une période bien précise. «C’est un traitement qui nous permet au mieux de retarder le plus possible la mort de l’arbre, mais qui ne garantit pas nécessairement sa survie» précise M. Primeau.

Selon ce dernier, il faudra encore au moins deux à trois décennies avant qu’un nouveau prédateur arrive sur le territoire pour freiner l’élan de l’agrile du frêne. D’ici là, il y a un peu d’espoir, puisqu’un nouveau produit, utilisant un champignon (Beauveria bassiana) en guise de piège, pourrait être homologué par le Canada dans la prochaine année. Ce qui donnera une arme de plus aux arboriculteurs dans la lutte contre l’envahisseur.

Au bon choix des villes

Devant l’ampleur de la dévastation, les spécialistes questionnés par le Journal n’ont pas remis en question la décision de la Ville de Châteauguay de ne pas faire traiter les frênes sur son territoire. «C’est compréhensible, parce que ça représente beaucoup d’argent et que l’insecte est tellement agressif» s’entendent-ils pour dire.

Guy Primeau devant des frênes condamnés, sur le boulevard Rameau, à Châteauguay. (Photo: Patricia Blackburn)

Ils reconnaissent toutefois l’importance de sauver les arbres les plus précieux, comme les arbres centenaires situés sur l’île Saint-Bernard. «Perdre ces frênes remarquables, ce seraient une catastrophe, avec tout l’écosystème qu’ils abritent, et l’impact que ça pourrait avoir sur le paysage», indique M. Primeau. «Il faut y aller au cas par cas, et sauver les frênes qui en valent le plus la peine» ajoute Jacques Leboeuf, arboriste consultant.

Les villes de Beauharnois, Léry, Saint-Constant et Valleyfield, entre autres exemples, ont quant à elles choisi de maintenir un programme de traitement des frênes sur leur territoire.

Le frêne dans la culture québécoise

Le bois du frêne a longtemps servi à la fabrication de bâtons de hockey en raison de sa résistance et de sa souplesse. Il était aussi utilisé pour la fabrication de paniers dans la culture autochtone.

Frênes dans les espaces publics de Châteauguay (2016)

▪ 2 329 : nombre de frênes répertoriés dans les espaces publics de la Ville de Châteauguay, incluant les emprises de la ville, les parcs et espaces verts, mais excluant les boisés et sous-bois. Ce nombre correspond à environ 19% du couvert forestier.

▪ 150 : nombre de frênes abattus par la Ville de Châteauguay depuis 2016 (Source : Ville de Châteauguay)

 

Arbres atteints par l’agrile du frêne :

«Plus on attend, plus c’est compliqué»

Les propriétaires privés qui ont des frênes sur leur terrain ne devraient pas trop tarder avant de prendre les mesures nécessaires pour faire évaluer leur arbre.

Dans certains secteurs de Châteauguay, dans le quartier des musiciens et aux abords du boulevard Primeau, entre autres, presque tous les frênes, tant sur les terrains privés que publics, montrent des signes de maladie.

Les galeries en frome de «S» sous l’écorce sont un signe de la présence de l’agrile. (Photo: Patricia Blackburn)

«Bien souvent, quand l’arbre est atteint à plus de 20%, il ne vaut plus la peine de le traiter au biopesticide, car il est déjà trop tard. Il faut penser à l’abattre», explique Guy Primeau, arboriculteur.

«Et il ne faut pas trop attendre, poursuit-il, car plus l’arbre s’assèche, plus il devient dangereux de le couper. Lorsqu’on ne peut plus grimper et utiliser le tronc, il faut amener une nacelle… en résumé, plus on attend, plus c’est compliqué et plus ça coûte cher.»

S’il n’est pas abattu, l’arbre risque de perdre des branches et de tomber sur des voitures ou des passants. «C’est la responsabilité de chaque propriétaire de s’occuper de son arbre, surtout lorsqu’il commence à être dangereux», rappelle l’arboriculteur.

Traitement

Ceux qui ont des frênes qui n’ont pas encore été envahis par l’agrile peuvent se tourner vers le traitement au biopesticide. Une consultation (entre 75$ et 200$) avec un arboriculteur certifié par la Société internationale d’arboriculture du Québec (SIAQ) permettra d’abord de savoir qu’elle est la meilleure option: l’abattage ou le traitement.

Le biopesticide est administré avec une seringue à la base de l’arbre. (Photo: Patricia Blackburn)

Si l’option du traitement au TreeAzin est retenue, le coût est établi en fonction du diamètre de l’arbre. Le traitement coûte de 5$ à 6$ par cm de diamètre, soit environ 150$ pour un arbre de 30 cm de diamètre. Il doit être administré entre le mois de juin et août pour être efficace, et répété aux deux ans, voire deux années sur trois si l’arbre se situe dans un secteur où l’agrile est très présent.

La plupart des municipalités de la région, dont Châteauguay, n’offrent pas de subvention aux propriétaires privés qui souhaitent traiter ou faire abattre leur frêne.

Signes d’infestation du frêne:

  • La cime de l’arbre est dégarnie
  • Des pousses se développent à la base du tronc, ce qui constitue un mécanisme de défense de l’arbre infesté.
  • Présence de galeries en forme de «S» sous l’écorce.
  • Détachement de l’écorce.
  • Présence de pics-bois qui tentent de manger les insectes sous l’écorce de l’arbre, y laissant de petits trous.

Des pousses se développent à la base du tronc, ce qui constitue un mécanisme de défense de l’arbre infesté. (Photo: Patricia Blackburn)
Les galeries en frome de «S» sous l’écorce sont un signe de la présence de l’agrile.

 

 

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