Le chemin de fer invisible

Par Michel Thibault
Le chemin de fer invisible
Autobiographie de Frederick Douglass, «premier esclave noir devenu homme politique, philosophe et écrivain». (Photo : Michel Thibault)

Le mois de février dédié à l’histoire des Noirs indispose un chroniqueur du Journal de Montréal.

«On célèbre par exemple le mois de l’histoire des Noirs, en ce moment. Peu osent demander s’il n’y a pas quelque chose d’incongru à célébrer les gens sur la base de la couleur de leur peau. Une telle célébration ne repose-t-elle pas sur une lecture racialiste des rapports sociaux ? » écrit Mathieu Bock-Côté dans un texte publié la veille de la fête des amoureux coiffé du titre «Deux poids, deux mesures».

Si l’histoire des Noirs en Amérique mérite un immense devoir de mémoire, c’est justement en raison de ce principe cruel du «Deux poids, deux mesures», qui en est à l’origine. Noirs esclaves. Blancs libres.

À compter de 1619, des Africains sont enlevés par dizaines de milliers et réduits aux travaux forcés aux États-Unis. Ils portent le poids des chaînes, du fouet, de la faim, d’être séparés des leurs, d’une vie s’étirant en maillons de douleur, d’une vie volée.

Voici quelques lignes des «Mémoires d’un esclave» de Frederick Douglass à multiplier par 12 millions : «M. Covey me brisa; il brisa mon corps, mon esprit et mon âme. Mon endurance fut broyée, mon intellect dépérit, toute envie de lire me quitta, l’éclair de gaieté que j’avais dans l’œil s’éteignit et la nuit noire de l’esclavage retomba sur moi.»

L’histoire des Noirs en Amérique, c’est aussi celle du chemin de leur liberté. Qui a été parcouru avec le soutien de Blancs farouchement opposés à «l’institution particulière».

Célébrer l’histoire des Noirs, ce n’est pas diaboliser les Blancs. On peut par exemple se rappeler l’«Underground railroad», le «chemin de fer souterrain». Lancé vers 1812, celui-ci ne comportait aucun rail. Ce sont des gens répartis à divers endroits entre le Sud des États-Unis et le Canada qui se relayaient pour aider les esclaves à s’enfuir vers le nord.

C’était hyper dangereux pour les fuyards et ceux qui les aidaient, notamment en raison des chasseurs qui poursuivaient les fugitifs. Les artisans du «chemin de fer» déployaient des trésors d’imagination pour leur échapper. Par exemple, en 1820, à Cincinnati, une fausse procession funéraire a permis à 28 réfugiés d’échapper à leurs poursuivants, rapporte l’ouvrage «The Freedom-Seekers – Blacks in Early Canada», de Daniel G. Hill.

Selon les Mémoires de Douglass, 75 000 esclaves ont gagné leur liberté au Canada grâce à cette initiative de solidarité. Essentiellement par bateau. Le capitaine d’un bateau sur le lac Érié a témoigné de la joie de ses passagers à l’approche de la terre promise. «Ils étaient transformés. Ils riaient, pleuraient et s’embrassaient les uns, les autres», rapporte «The Freedom Seekers».

Ce livre très intéressant, c’est un ancien conseiller municipal de Châteauguay, Daniel Kabasele, qui me l’a offert, avec ces mots : «À Michel Thibault, …afin que l’histoire soit racontée…». Merci au mois de février de me fournir l’occasion d’exaucer un peu son souhait.


Des panneaux rappellent le passé esclavagiste des États-Unis à la Nouvelle-Orléans, que j’ai visitée à l’été 2019.

Partager cet article

Laisser un commentaire

avatar
  S'inscrire  
Notifier de