L’inaccessible 3 étoiles

Par Michel Thibault
L’inaccessible 3 étoiles
Julio ramasse des contenants de plastique sur une plage de Cuba. (Photo : Michel Thibault)
Julio le brave récupérateur de plastique

Sur la plage, Julio « va où personne ne va » pour paraphraser la célèbre chanson de Jacques Brel. Sa quête en est une de bouteilles et de verres vides.

Les touristes devant la mer à Cuba admirent le scintillement de l’eau. Le soleil dore leur peau. Ils font des tours de catamaran, mangent des frites. Lisent. Jasent. Se baignent.

Julio évolue dans un autre univers. Depuis des années, je vais au même hôtel à Cuba. À chaque séjour, je le vois presque chaque jour. Casquette sur la tête, chandail et pantalons longs, l’homme marche péniblement dans le sable. Pas très grand, maigre, il boite d’une poubelle à l’autre. Les bouteilles et verres de plastique qui s’y trouvent prennent place dans un grand sac de plastique. Des contenants jetés par des touristes. Touristes qui ne le voient pas pour la plupart. Et Julio ne fait rien pour attirer leur attention ou leurs faveurs.

Je ne l’ai jamais vu demander quoi que ce soit à quiconque. De temps à autre, un vacancier lui tend une bouteille vide ou un CUC. Ou va lui chercher un sandwich. De quoi boire. Il s’assoit un instant sur une chaise longue.

J’ai profité de l’une de ces pauses, la dernière fois, en décembre, pour lui faire la jasette avec le peu d’espagnol que je maîtrise. Il m’a montré sa carte d’identité émise par le gouvernement cubain. Je pense qu’il voulait que je sache qu’il était quelqu’un. Un besoin commun à tous les humains.

Il n’est pas né handicapé. À 4 ou 5 ans, il a souffert d’une fièvre. Il s’en est sorti avec les os de la jambe déformés. Sa mère l’a toujours soutenu, encouragé. Il a eu deux enfants. Le plastique qu’il récupère à la sueur de tout son corps est recyclé. Il en tire quelques dollars par semaine. Il aide sa maman, ses enfants.

Julio arpente la plage durant des heures presque chaque jour depuis 20 ans. Est-ce que vous avez déjà été à l’hôtel ? Oui, une fois, il y avait un colloque médical et j’ai été invité comme patient, il m’a répondu.

Évidemment, il n’avait pas les moyens de se payer un séjour. Je me disais qu’un jour j’allais écrire une chronique sur ce brave homme. Que mon titre serait : l’inaccessible trois étoiles. En référence à cet hôtel devant lequel Julio passe mais qui, pour lui, est à des siècles-lumière.

Au moment où j’écris ces lignes, le trois étoiles est devenu hors de portée pour tous, argent plein les poches ou pas, à cause de la pandémie.

C’est assez ironique. Et inquiétant. Comment ce héros de Julio survit-il ? Comment pourrait-on faire en sorte que des gens aussi braves sur cette planète ne manquent pas du nécessaire ?

Playa Ancon décembre 2019

 

 

 

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